Philosophie, opinion et préjugé

L’opinion : une simple croyance

Le mot « opinion » dans le langage courant désigne un avis que l’on porte sur un sujet. En philosophie, ce terme renvoie plus précisément à son étymologie latine opinio que le dictionnaire Gaffiot traduit par « opinion, conjecture, croyance ».

C’est surtout cette idée de croyance que retient l’usage philosophique et critique de ce mot: l’opinion est une sorte de croyance, l’adhésion sans preuve à une idée. Une opinion peut résulter d’une impression: je conjecture que cet homme qui ne m’est pas sympathique est désagréable. L’opinion peut être publique : partagée par un grand nombre de personnes, je me laisse séduire par cette idée que je n’ai pas à examiner, à laquelle il me suffit d’adhérer (ou non) et qui me dispense de fournir des efforts, m’épargne l’inconfort du doute et de l’hésitation et semble m’éviter la responsabilité de son contenu.

Il ne faut pas confondre la liberté d’opinion et la vérité de l’opinion.

En outre, on tend à confondre la liberté d’opinion, la liberté d’avoir une opinion avec la vérité de cette opinion. Que j’ai le droit de soutenir une opinion même stupide n’a pas pour effet de la rendre moins stupide.

La sincérité ou le caractère émouvant d’une opinion ne font pas sa vérité.

De même la sincérité avec laquelle on soutient une opinion n’est pas une preuve de sa vérité et l’on confond souvent comme dans l‘infotainment de nos médias contemporains l’émotionnel et le véridique. Ainsi, l’horrible image du petit Ilan mort noyé sur une plage a sans doute beaucoup contribué à la sensibilisation de l’opinion publique à la gravité des migrations en Méditerranée mais ce n’est pas ce choc émotionnel qui fait la vérité de cette tragédie : la traversée de cette mer par des migrants fuyant la misère économique ou le chaos politique, affaiblis et rackettés, ne sachant pour la plupart pas nager n’est pas soudainement devenue dangereuse et intolérable, elle l’a toujours été.

« Une cause n’est pas nécessairement vraie parce qu’un homme meurt pour elle. »

Oscar Wilde

L’imagination qui met en branle l’émotion persuade alors que la vérité devrait se contenter de convaincre par la raison. Mais, pour se réveiller et agir,  les hommes ont sans doute besoin de plus de force que celle que fournit la raison. C’est sans doute aussi pourquoi il est difficile de remuer une foule sans prendre le risque de l’émouvoir.

L’opinion n’est pas vraie parce qu’elle est partagée.

On attribue cette citation à Gandhi:

« L’erreur ne devient pas vérité parce qu’elle se propage et se multiplie; la vérité ne devient pas erreur parce que nul ne la voit. »

Le nombre de personnes qui partagent une opinion ne rend pas celle-ci vraie. La vérité est indépendante du nombre de personnes qui la partagent. Les rumeurs les plus fausses sont souvent relayées par une grande partie de la population.L’inverse présupposerait d’ailleurs que les hommes forment leur opinion de manière autonome et indépendante, ce qui est rarement le cas: ils se laissent la plupart du temps influencer par leur culture, leurs préjugés, par des personnes qui d’une manière ou d’une autre exerce sur eux une autorité. Quand M. Kassowitz fait part de ses soupçons complotistes, l’aura dont il dispose sur le public conduit celui-ci à adhérer plus facilement à de telles hypothèses. Quand le journal télévisé dominical de TF1 interroge une star du cinéma sur ses opinions politiques, cela ne peut laisser indifférent les fans de cet acteur ou de cette actrice même s’il n’est pas plus légitime ni même compétent que d’autres citoyens à se prononcer en la matière. De même, la citation de Gandhi ne doit pas être vraie parce qu’elle est de Gandhi mais parce que ce qu’elle énonce est conforme à la réalité!

L’opinion a en droit toujours tort – Bachelard
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Gaston BACHELARD – Image sous licence Creative Commons – Paternité – Partage des conditions initiales à l’identique 3.0 Pays-Bas

Si l’on entend par pensée non la simple conscience de son environnement ni même de soi que l’espèce humaine a en partage avec un certain nombre d’autres espèces animales mais le « dialogue intérieur et silencieux de l’âme avec elle-même » (ainsi que la définit Platon), alors l’opinion ne pense guère ou du moins elle pense mal, comme l’explique Bachelard (1884-1962) dans cet extrait de La Formation de l’esprit scientifique, où il l’oppose à la science et à sa démarche critique.

« La science, dans son besoin d’achèvement comme dans son principe, s’oppose absolument à l’opinion. S’il lui arrive, sur un point particulier, de légitimer l’opinion, c’est pour d’autres raisons que celles qui fondent l’opinion ; de sorte que l’opinion a, en droit, toujours tort. L’opinion pense mal ; elle ne pense pas : elle traduit des besoins en connaissances. En désignant les objets par leur utilité, elle s’interdit de les connaître. On ne peut rien fonder sur l’opinion : il faut d’abord la détruire. Elle est le premier obstacle à surmonter.
Il ne suffirait pas, par exemple, de la rectifier sur des points particuliers, en maintenant, comme une sorte de morale provisoire, une connaissance vulgaire provisoire. L’esprit scientifique nous interdit d’avoir une opinion sur des questions que nous ne comprenons pas, sur des questions que nous ne savons pas formuler clairement. Avant tout, il faut savoir poser des problèmes. Et quoi qu’on dise, dans la vie scientifique, les problèmes ne se posent pas d’eux-mêmes. C’est précisément ce sens du problème qui donne la marque du véritable esprit scientifique. Pour un esprit scientifique, toute connaissance est une réponse à une question. S’il n’y a pas eu de question, il ne peut y avoir connaissance scientifique. Rien ne va de soi. Rien n’est donné. Tout est construit. »

BACHELARD, La Formation de l’Esprit Scientifique, Chap. I, §. I

L’opinion inconstante et conformiste – l’expérience de Asch

L’opinion peut aussi être motivée par la peur ou la réticence qu’éprouve l’individu de manifester une différence ou une originalité face à la pression involontaire d’un groupe au sein duquel une décision fait consensus. L’opinion semble alors résulter du conformisme.

L’expérience de Asch, publiée en 1951, est une expérience du psychologue Solomon Asch qui démontre le pouvoir du conformisme sur les décisions d’un individu au sein d’un groupe.

« Solomon Asch invita un groupe d’étudiants de 17 à 25 ans à participer à un prétendu test de vision. Tous les participants étaient complices avec l’expérimentateur, sauf un. L’expérience avait pour objet d’observer comment cet étudiant (le sujet) allait réagir au comportement des autres.
Les complices et le sujet furent assis dans une pièce et on leur demanda de juger la longueur de plusieurs lignes tracées sur une série d’affiches. À chaque fois, il fallait qu’ils désignent laquelle était la plus courte, lesquelles étaient de même longueur, etc. Au début, les complices donnent à l’unanimité la même fausse réponse avant de laisser le sujet répondre en dernier.
Tandis que la plupart des sujets répondirent correctement, beaucoup furent assez perturbés, et un grand nombre (33 %) finissait par se conformer aux mauvaises réponses soutenues à l’unanimité par les complices. Les sujets étaient même amenés à soutenir des réponses allant contre l’évidence et leur propre vue, pour par exemple affirmer que deux lignes avaient la même longueur, alors que l’écart était très visible car de plus de 5 cm.
Lorsqu’il n’y avait pas unanimité parmi les complices, les sujets s’émancipaient du groupe pour soutenir la réponse vraie, mais dissidente et contrariante pour le groupe ;
Des sujets témoins qui n’étaient pas soumis à un point de vue majoritaire, n’eurent aucun mal à donner toujours la bonne réponse.
Après l’annonce des résultats, le sujet attribuait généralement sa piètre performance à sa propre « mauvaise vue ». Ceci rejoint dans une certaine mesure l’expérience de Milgram où le sujet accuse l’expérimentateur d’être responsable de son comportement. Dans les deux cas, le sujet se dédouane de la responsabilité de ses décisions sur un élément extérieur à sa volonté. » (Source: https://fr.wikipedia.org/wiki/Exp%C3%A9rience_de_Asch)

Le préjugé – Burke
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Portrait de Edmund BURKE par Joshua REYNOLDS – Image libre de droits – Domaine public

Le préjugé est aussi une sorte d’opinion : il s’agit d’un jugement que d’autres ont porté ou qu’ils ont eux-mêmes empruntés à d’autres. Pour moi qui le relaie, le préjugé m’épargne un véritable jugement, il a déjà été jugé avant que je ne le profère ou ne le pense. Prae, avant et judicare, juger. Ces préjugés me viennent de mon éducation, ma socialisation primaire, de ma culture et des différents cercles sociaux auxquels je participe.

 

Le texte suivant d’Edmund BURKE (1729-1797), homme politique et philosophe irlandais du XVIIème siècle, explique assez bien pourquoi les hommes tiennent tant à leurs préjugés.

« Vous voyez, Monsieur, que dans ce siècle de lumières, je ne crains pas d’avouer que chez la plupart d’entre nous les sentiments sont restés à l’état de nature ; qu’au lieu de secouer tous les vieux préjugés, nous y tenons au contraire tendrement et j’ajouterai même, pour notre plus grande honte, que nous les chérissons parce que ce sont des préjugés – et que plus longtemps ces préjugés ont régné, plus ils se sont répandus, plus nous les aimons. C’est que nous craignons d’exposer l’homme à vivre et à commercer avec ses semblables en ne disposant que de son propre fonds de raison, et cela parce que nous soupçonnons qu’en chacun ce fonds est petit, et que les hommes feraient mieux d’avoir recours, pour les guider, à la banque générale et au capital constitué des nations et des siècles. (…) En cas d’urgence le préjugé est toujours prêt à servir ; il a déjà déterminé l’esprit à ne s’écarter jamais de la voie de la sagesse et de la vertu, si bien qu’au moment de la décision, l’homme n’est pas abandonné à l’hésitation, travaillé par le doute et la perplexité. Le préjugé fait de la vertu une habitude et non une suite d’actions isolées. »

Edmund BURKE, Réflexions sur la révolution de France (1790)